Dimanche 17 septembre 2006
On regarde le nouveau train, on regarde nos affaires éparpillées autour de nous, puis on décide de ne pas bouger. Au pire des cas, on se retrouve à Brunegg et on s'achète de nouveaux pulls bruns comme Holger fait quand il est triste... Heureusement, notre train est le bon et le temps de débattre du manque de mérites de mon appareil photo (merci Luke), on est déjà à Frankenstadeln (ou nom à consonance similaire).

Luke ne veut pas être photographié par n'importe quel photographe de pacotille
A la gare la tâche ingrate et pratiquement irréalisable nous incombe d'acheter des billets pour quinze personnes en 50 minutes. Vous me direz que c'est facile et dans n'importe quel autre cas je vous donnerais raison, mais quand quinze petits académiciens, tous habitués dans leur vie de tous les jours à être celui qui dirige les opérations, essaient d'organiser les billets de groupe, de sous-groupe, de semi-retour semi-regroupé et de semi-trajet allongé, la confusion est garantie. Bien sûr, le fait que la seule guichetière de la gare passe des minutes à quatre pattes à la recherche d'une pièce de monnaie égarée n'améliore pas les choses, mais pour finir, il semble qu'on a enfin laissé notre lot de malheur pour le jour derrière nous : le train est à l'heure, on n'a pas à se battre pour nos places réservées et la climatisation est juste un tantinet trop froide. A Vérone, nous ne sommes plus que cinq à prendre le train pour Venise : Bob, Luke, Dallas, Joel*, grâce à qui nous avons pu obtenir des billets pour le festival, et moi.
Arrivés à Venise, nous achetons une carte et nous nous mettons en quête de notre auberge. L'absence de noms de rue sur la carte gène légèrement nos recherches, mais on arrive à s'orienter par rapport aux églises qui, allez savoir pourquoi, sont toutes bien mises en évidence. En arrivant à l'église la plus proche, il nous faut encore un bon moment pour localiser notre auberge. Est-ce le grillage sur les fenêtres, l'absence d'écriteau sur la porte ou l'état de démolition avancée de l'immeuble d'à côté qui fait qu'on passe devant au moins deux fois sans la remarquer ? Difficile à dire, mais c'est avec un sentiment de triomphe et un fou rire renaissant qu'on frappe à la porte.

Bax Pax
Dans notre chambre, il y a six lits, trois couvertures, une table, une chaise, un tiers de canapé et un autel en bois. On demande si on pouvait avoir des draps, le gérant-réceptionniste-DJ nous répond non, on demande si on peut avoir deux autres couvertures, il nous dit encore non. On commence à suspecter qu'il ne comprend pas l'anglais et effectivement, aussitôt qu'on switche en français, il nous remet les objets de nos désirs.
Sauf que les draps sont en satin noir. Avec les rideaux faits du même matériau et l'autel, on est bien équipé pour toute une série d'activités qu'on n'avait pas envisagé à l'avance. Mais à quoi d'autre s'attendre quand on répète depuis douze heures que ce voyage ressemble furieusement à un roman de Kafka ?

Venise est magnifique, on marche pendant des heures, on mange des pizzas hors de prix au bord d'un canal et on arrive même à l'heure au Lido pour les projections du soir. Le premier film qu'on voit est Nuovomondo avec Charlotte Gainsbourg et une énorme carotte. Le film, d'avis général, est bon - malheureusement pendant le long passage en bateau qui constitue la moitié du film, je deviens malade de mer. Les autres ont beau m'assurer ensuite que je n'ai fait qu'imaginer les mouvements du caméra de haut en bas, je crois toujours que c'est cette décision du metteur en scène qui était responsable de mon état... Le deuxième est Ostrov, un film russe où il neige tout le long, ce qui donnes de jolis plans fixes mais rend le déroulement un peu monotone. Je me sens suffisamment mal pour dormir une heure au milieu, mais sans ce bout, je garde un bon souvenir du reste. On peut clairement trouver mieux comme divertissement léger et même comme film d'auteur (une histoire un peu plus développée aurait été la bienvenue), mais le film vaut tout de même le détour.
On marche ensuite longtemps dans les rues désertes de Venise, savourant le silence et la chaleur de la nuit d'été. Je regarde notre groupe et j'ai du mal à croire qu'il y a à peine une semaine on ne se connaissait même pas encore. Les liens sont tissés, les relations nuancées, on parle, on débat, on taquine, on se dévoile petit à petit... j'ai l'impression qu'on est dans cette configuration depuis toujours. Une chance folle de les avoir rencontrés !
Il est près de quatre heures quand on rentre à l'auberge et après une brève séance de chasse aux bêtes mutantes (mortes tragiquement sous la semelle de Bob avant que je ne puisse les prendre en photo), on se couche dans nos lits sacrificiels. La nuit, l'odeur infecte qui plane sur les lieux me réveille plusieurs fois et le matin aucun d'entre nous n'est dans une forme olympique pour la suite de l'excursion. On fait un dernier tour d'adieu à Venise et on se dirige vers la gare pour se rendre à Vérone. Le train réussit à éteindre les dernières étincelles de motivation touristique et au lieu de visiter la ville sous le soleil tapant, on se réfugie dans une église transformée en restaurant et on mange pendant des heures, en testant le menu conscieusement d'un bout à l'autre. Il faut dire qu'après l'atmosphère romantique de Venise, Vérone, avec ou sans Juliette, n'arrive pas à m'impressionner...
Et puis on rentre. En dormant, en silence, comme on est partis. Les vacances continuent.
*prénom fictif